Jouer ensemble
est une joie ...

...En tant que musiciens, nous savons combien le fait de partager une partition est synonyme de convivialité, d'amusement, de connivence. 

Le duo de piano est un genre qui mérite d’être découvert. À l’instar du quatuor à cordes, du trio et des autres formations de musique de chambre, le jeu à quatre mains et deux pianos offre des possibilités musicales et sonores proprement extraordinaires et uniques.

Tout en gardant sa propre personnalité, chaque musicien doit s’ouvrir à l’autre, cheminer afin de construire de l’œuvre une vision commune, intellectuelle et sensible.

A fortiori lorsque l’instrument est le même ; le pianiste doit se réinventer techniquement pour, à la fois, garder sa singularité, et se fondre dans la sonorité de son partenaire.

Le public en est le témoin : la complicité des duos de pianistes est un régal à observer et à écouter. Le dialogue qui se crée entre les deux artistes, entre les deux instruments, est une discussion d’égal à égal. Partager cette intimité avec le public ouvre des moments forcément emplis d’émotions.

Les grands duos
de piano de l'histoire

Michel Le Naour présente, de sa plume érudite et passionnée, les grands duos de piano qui ont marqué l'histoire de la discipline.

  • Katia et Marielle Labèque

    Un vent de liberté

    Véritables stars internationales, les sœurs Labèque ont contribué à populariser le duo à deux pianos. A la fin de leurs études au Conservatoire National de Musique de Paris, Katia et Marielle décident de se consacrer à un répertoire sans limite qu’elles ont depuis porté à son acmé et qui concerne sans exclusive la musique baroque, romantique, contemporaine, le jazz ou le rock. Un premier enregistrement en 1970 des Visions de l’Amen de Messiaen à l’orée de leurs vingt ans manifestait déjà une appétence pour la musique de notre temps. Cette passion ne s’est jamais démentie comme le prouve leur dernier CD avec Sir Simon Rattle et le London Symphony Orchestra intitulé « Nazareno ! », du nom d’une œuvre d’Osvaldo Golijov (né en 1960). La version originale de la Rhapsody in Blue de Gershwin pour deux pianos (chez Philips) a conquis grâce à elles le monde entier et s’est vendue depuis 1980 à plus d’un million d’exemplaires. Entre l’aînée Katia la flamboyante et Marielle la secrète (de deux ans sa cadette) s’est transmis depuis leur enfance au Pays Basque une réelle osmose musicale qui a forgé leur réputation. Elles auraient pu emprunter des sentiers balisés, mais ont évolué au fil de nombreuses rencontres ; les compositeurs tels Berio, Ligeti, Lindberg, Adès, Glass, ont croisé leur chemin, comme le guitariste de jazz John Mc Laughlin, la chanteuse flamenca Mayte Martin, les musiciens baroques Gardiner, Goebel ou Antonini… plus récemment Bryce Dessner et Nico Muhly on écrit pour elles. En juin 2018, dans une interview pour la revue Cadences, elles s’exprimaient sur leur désir de se remettre sans cesse en cause : « Pour nous, le monde baroque a été une véritable révolution copernicienne ; il nous a fallu beaucoup travailler et réfléchir sur les données comme l’articulation ou sur les différences de style. Nous possédons des pianofortes du facteur allemand Silbermann sur lesquels nous jouons des Concertos du XVIIIe siècle avec des chefs qui ont contribué à faire évoluer notre perception musicale ». Solidement installées dans l’univers discographique avec une trentaine de disques pour des labels de prestige, Katia et Marielle ont décidé de couper le fil pour produire elles-mêmes leurs propres CD sous la marque KML Recording – acronyme de leurs nom et prénoms. Dans le studio d’enregistrement à Rome qu’elles ont investi, ces artistes hors norme peuvent se livrer avec indépendance d’esprit à des expériences plurielles à deux pianos ou à quatre mains, conjuguant fougue et poésie avec la même connivence.

  • Alfons & Aloys Kontarsky

    Sur le front de la musique contemporaine

    Peu de musiciens auront marqué autant que les frères Kontarsky la création musicale de notre temps. L’aîné, Aloys (1931-2017) et son cadet Alfons (1932-2010) occupèrent en effet une place essentielle dans la diffusion des œuvres pour deux pianos et piano à quatre mains de la seconde moitié du XXe siècle. Nés à Iserlohn à quelques encablures de Dortmund, formés à Cologne et Hambourg (en particulier auprès du célèbre pédagogue Eduard Erdmann), tous deux s’intéressent d’emblée à un répertoire qui bouleversa, après la Seconde Guerre mondiale, notre perception de la modernité. En 1949, leur premier concert public est consacré au Concerto pour deux pianos de Stravinsky et, à partir de 1955, ils forment un duo qui fera florès jusqu’en 1983 dans le monde entier, hélas arrêté dans son envol par les attaques cérébrales d’Aloys. Familiers des Cours d’été de Darmstadt, leur relation privilégiée avec les compositeurs les plus en vue de cette époque en font les représentants rigoureux et passionnés de cette période militante. La liste de leurs dédicaces est impressionnante : de Ligeti à Stockhausen (le mémorable Mantra pour deux pianos créé à Donaueschingen en 1970) en passant par Berio, Bussotti, Maderna, Kagel, Pousseur, Zimmermann... Pierre Boulez fait appel à eux pour l’interprétation du Premier Livre de ses Structures dont leur version a été choisie dans l’édition complète Boulez (chez DG). Toutefois, leur rôle de pionniers ne se limite pas à ce répertoire : leur contribution au romantisme (l’œuvre pour piano à quatre mains de Schubert, Danses hongroises de Brahms et Danses slaves de Dvorak), à la musique française (Saint-Saëns, Debussy et Ravel), à Bartók (Sonate pour deux pianos et percussions) ou à Stravinsky (Sacre du printemps) est présente dans leur discographie. Enseignants recherchés, ils transmettent leur savoir à Darmstadt et Cologne pour la pratique du duo de piano, puis Alfons continuera de le faire seul à Munich et Salzbourg, avec une vision de la musique nouvelle considérée comme un exemple d’intelligence et de profondeur d’analyse. Une référence pour les générations futures. Outre l’existence du duo, la fratrie Kontarsky continue de s’illustrer par la carrière de Bernhard (né en 1937), chef d’orchestre qui réalisa le premier enregistrement de l’opéra Die Soldaten de Bernd Aloys Zimmermann (Teldec, 1991), une partition gigogne dont il assura également la Première française à l’Opéra de Paris trois ans plus tard.

  • Lyubov Bruk & Mark Taïmanov

    L’esprit souffle

    Tous deux nés à Kharkov en Ukraine, Lyubov Bruk (1926-1996) et Mark Taïmanov (1926-2016) se connurent au Conservatoire de leur ville natale dès l’âge de douze ans comme élèves de Samari Savchinski qui eut sur eux une influence déterminante. Réfugiés à Tachkent en Ouzbékistan avec leur professeur durant le Second conflit mondial, ils intègrent le Conservatoire de Leningrad à la fin des hostilités. Joueur d’échecs professionnel, plusieurs fois couronné dans les tournois en Union Soviétique et à l’étranger, Mark conjugua sa passion du sport à celle de la musique. Lors de la parution du coffret de 2 CD dans la série « Les Grands Pianistes du XXe siècle » paru en 1998 chez Philips, Mark raconte de façon touchante dans le texte qu’il a rédigé à cette occasion, la genèse et l’évolution du duo dont la carrière triomphale fut limitée pour des raisons de Guerre froide à l’URSS et aux démocraties dites populaires. La complicité entretenue par les deux artistes (ils se marièrent en 1946) prit forme à cette époque ; elle sera marquée par des centaines de concerts, des créations pour deux pianos (transcription de Gayaneh de Khatchaturian, Concerto d’Ouspenski…), et le succès fut toujours au rendez-vous pendant un quart de siècle jusqu’à la rupture de leur couple. En cause, l’érosion du temps et surtout le déclassement de Mark par les autorités lorsqu’il fut vaincu en 1972 par l’Américain Bobby Fischer au Tournoi de Vancouver. Désormais, chacun jouera séparément : Lyubov avec son fils Igor Taïmanov en duo jusqu’à sa mort en 1996, et en soliste pour Mark décédé à l’âge de 90 ans. Il reste pour l’éternité la trace de leur art immense grâce aux enregistrements effectués pour le label Melodya. Dépassant leurs différences (le romantisme expressif de l’un, le raffinement lyrique de l’autre), ils atteignent une cohésion tant au niveau du dosage de la sonorité que de la palette de couleurs ou de la transparence d’un jeu organique. Les Deux Suites pour deux pianos de Rachmaninov possèdent un souffle souverain et la Suite n° 2 op. 23 « Silhouettes » d’Arensky une légèreté de touche en apnée. La familiarité avec la musique française (Concerto en ré mineur et Sonate pour deux pianos de Poulenc, Scaramouche de Milhaud), l’équilibre obtenu dans le Concerto pour deux pianos KV. 365 de Mozart et l’élégance arachnéenne (Rondo pour deux pianos op. 73 de Chopin) tiennent du miracle, constituant une source inépuisable d’inspiration à l’écoute de laquelle chaque duo de piano peut aujourd’hui faire son miel.

  • Vitya Vronsky & Victor Babin

    Un art quintessencié

    Il est difficile d’imaginer ce que fut la renommée du duo Vitya Vronsky (1909-1992) et Victor Babin (1908-1972) considéré par Newsweek Magazine comme « le plus brillant duo de pianistes de sa génération ». Nés au temps de l’Empire russe, en Crimée pour l’une, à Moscou pour l’autre, tous deux se rencontrèrent à Berlin et se marièrent en 1933 alors qu’ils étudiaient avec Artur Schnabel à la Musikhochschule. Compositeur, Victor suivit, comme sa future épouse – qui se perfectionna également à Paris auprès d’Alfred Cortot et Egon Petri –, l’enseignement de Franz Schreker alors au sommet de son art avant l’arrivée fatale des nazis. Le couple se lança en duo ou à quatre mains dans une carrière européenne avant de faire ses débuts à New York quatre ans plus tard. En 1937, Vitya et Victor décidèrent de s’installer définitivement aux Etats-Unis et obtiendront la nationalité américaine. Dès sa constitution, le duo fut remarqué par ses lectures idiomatiques et synchronisées des œuvres de Rachmaninov qui devint leur ami. Reconnus non seulement comme interprètes mais aussi en tant que pédagogues, leur vie américaine se déroula d’abord à l’Ecole de musique d’Aspen dont Victor fut le directeur de 1951 à 1954 puis au Cleveland Institut of Music où il assura les mêmes fonctions interrompues par son décès ; pour sa part, Vitya continua d’y donner des cours pendant vingt ans jusqu’à son dernier souffle. Hormis une interruption durant le Second conflit mondial qui les vit s’engager physiquement pour l’effort de guerre, ils se produisirent sans relâche (on dénombre 1200 concerts rien qu’aux Etats-Unis). Leur osmose transparaît dans une version stylistiquement aboutie de la Fantaisie pour quatre mains de Schubert consultable sur Youtube. En 1995, la parution de deux CD (chez Dante) à partir des enregistrements réalisés entre 1934 et 1945 témoigne de leur vaste répertoire, depuis Scaramouche de Milhaud jusqu’à des pièces de genre dont un Vol du Bourdon de Rimski-Korsakov en apnée, et le Tango de Stravinsky d’une rythmique implacable. Créateurs du Concerto pour deux pianos n° 1 de Darius Milhaud en 1942, prosélytes du Double Concerto de Vaughan Williams, on leur doit au disque (pour Columbia) le Concerto pour deux pianos de Mozart d’une clarté sans affèteries, et surtout des pages de Rachmaninov à se damner (chez EMI). Victor Babin se distingue en outre par ses dons de compositeur couvrant un univers à large spectre qui fait la part belle aussi bien à la musique de chambre qu’à la mélodie ou au répertoire pour deux pianos. Sa riche production mériterait d’être remise à l’honneur, en particulier ses 2 Concertos pour deux pianos et orchestre, 3 Concertos da Camera, Three March Rhythms, 6 Etudes, des Fantaisies sur des thèmes variés mais aussi une multitude de transcriptions très réussies allant de J-S. Bach et Gluck à Schubert, Rimski-Korsakov, Tchaïkovski, Rachmaninov, R. Strauss, Khatchaturian, ou Stravinsky (avec une Circus Polka humoristique à souhait). Un vaste champ à redécouvrir dont le duo se fit, à travers le monde, le fervent propagateur.

  • Ethel Bartlett & Rae Robertson

    Un couple fusionnel

    Etudiants à la Royal Academy of Music de Londres, l’Anglaise Ethel Bartlett (1896-1978) et l’Ecossais Rae Robertson (1893-1956) se rencontrent au sortir du Premier conflit mondial. Leur collaboration en tant que duo prend forme trois ans plus tard avec une série de concerts au Wigmore Hall qui lance leur carrière, mais individuellement Ethel avait été la pianiste exclusive du violoncelliste John Barbirolli (le futur chef d’orchestre) et Rae l’accompagnateur de chanteurs. Enrôlé dans l’armée britannique, blessé à deux reprises au bras et à la main sur le front de Somme et à Ypres, ce dernier reprend ses études musicales après l’armistice et se marie avec Ethel en 1921. Très vite, le duo s’impose sur les scènes britanniques et fait redécouvrir au public le genre du duo de piano alors tombé en désuétude au Royaume-Uni. Faute de répertoire consistant, les deux musiciens fréquentent les bibliothèques, commandent des œuvres à des compositeurs de renom et Rae effectue des transcriptions ou écrit des partitions telle Elizabethan Suite. Le duo ne cesse ensuite d’enrichir le corpus pour deux pianos avec la Sonate de Bax, la Polka op. 5 de Berkeley exécutée en 1934 devant Eleanor Roosevelt, Introduction et Rondo alla Burlesca, Ballade écossaise op. 26 et Mazurka Elegiaca op. 23 n° 2 de Britten ou Trois Danses Tchèques de Martinu. A l’écoute des enregistrements effectués par les deux artistes – en particulier la réédition d’un florilège de quelques-unes de leurs prestations entre 1927 et 1947 (chez APR en 2013) –, on est frappé par leur entente fusionnelle et naturelle au-delà d’un simple compagnonnage artistique, que ce soit dans les transcriptions de J-S. Bach, Liebesträume n° 3 de Liszt ou En blanc et noir de Debussy. En effet, pour eux, la communion de pensée dépasse la réalisation purement technique. Célébré en Amérique du Nord, en Europe mais aussi en Amérique du Sud et en Afrique australe, le duo se produit en moyenne plus de cent fois par an en récital ou en musique concertante (par exemple en juillet 1940, dépassant la jauge requise, le Hollywood Bowl l’accueille en plein air devant 35000 auditeurs). A la mort de Rae en 1956, Ethel continue de donner des cours en Californie et s’éteint à son tour à Los Angeles, ville d’adoption du couple, vingt-deux ans plus tard. A l’issue d’un concert à Montréal, un critique canadien s’extasiait devant leur complicité : « Le jeu de Bartlett & Robertson est unique. On pense en les entendant, non pas à deux personnes à deux pianos, mais à quatre mains à la fois, un double clavier contrôlé par un seul esprit. »